Un enfant anxieux, un adolescent qui décroche et n’est plus “en projet”, une jeune patiente épuisée, en surpoids, qui dort mal et se replie, des situations qui nous font explorer les pistes endocriniennes, nutritionnelles, psychiatriques. Nous adaptons un traitement, programmons un suivi. Et pourtant, parfois, quelque chose résiste, comme si la cause n’était pas entièrement dans le corps.
La littérature internationale est extrêmement claire, les déterminants sociaux façonnent durablement la santé et cela commence très tôt. Dès la grossesse, le stress chronique maternel influence le développement fœtal (maturation cérébrale, régulation neuroendocrinienne, rythme cardiaque ou encore microbiote). Après la naissance, les conditions de vie prennent le relais, instabilité financière, logement inadéquat, alimentation de qualité insuffisante ou suivi médical irrégulier.
Pour certains enfants, vivre revient déjà à survivre. L’inquiétude parentale de la fin du mois s’impose comme un bruit de fond permanent. Les enfants le perçoivent, le stress s’insinue en eux. L’inquiétude, l’apathie ou la colère s’installent parfois bien avant qu’un diagnostic ne soit posé.
Les parents qui peinent à boucler les fins de mois se privent d’une alimentation saine, de soins préventifs ou d’une consultation non urgente. Les conditions de logement peuvent ajouter leur lot de facteurs aggravants: humidité persistante, moisissures ou absence d’aération suffisante. Il n’est dès lors pas surprenant que ces enfants soient plus souvent et plus longtemps malades.
En Belgique, près d’un jeune sur six présente un trouble psychique avéré. Plus d’un tiers des adolescents rapportent des difficultés psychologiques significatives. Derrière ces chiffres, on retrouve fréquemment des trajectoires marquées par la précarité, l’instabilité scolaire, le stress parental ou l’isolement.
La précarité n’est pas qu’un contexte, elle est un facteur de risque biologique, psychique et comportemental. Un enfant qui grandit dans un environnement instable présente un risque accru de troubles anxieux, de décrochage scolaire, d’addictions ultérieures, voire de maladies cardiovasculaires à l’âge adulte. Non par fatalité génétique, mais par exposition répétée au stress chronique et à l’insécurité.
Nous ne pouvons pas tout réparer mais nous ne pouvons plus ignorer.
La médecine moderne ne se limite plus à traiter des pathologies, elle doit comprendre les trajectoires, identifier les vulnérabilités invisibles, poser parfois une question supplémentaire: « Comment cela se passe-t-il à l’école ? À la maison ? ».
Ce n’est pas outrepasser notre mission, c’est l’élargir avec lucidité.
Avec “Précarités”, nous ouvrons un espace de réflexion consacré aux déterminants sociaux de santé, pour interroger, ensemble, la place du soignant dans un monde où les inégalités, de plus en plus présentes, produisent des effets cliniques mesurables.
Que peut réellement faire un médecin dans le cadre de sa pratique quotidienne ? Parfois peu, parfois beaucoup, mais en tout cas, certainement, tenter de repérer plus tôt, d’orienter différemment, de collaborer davantage, d’être attentif aux signaux faibles.
Une prévention efficace impose de regarder au-delà du symptôme, ce qui n’affaiblit en rien notre rigueur scientifique mais la renforce.
Parce qu’avant la maladie, il y a souvent une histoire et celle-ci mérite d’être entendue.


