Ce que l’enfance de Marilyn Monroe nous apprend aujourd’hui sur les blessures invisibles
Longtemps réduite à l’image d’une icône hollywoodienne, Marilyn Monroe fut d’abord une enfant ballotée entre familles d’accueil, séparations et traumatismes. À la lumière des connaissances actuelles sur les « Adverse Childhood Experiences » (ACE), son parcours illustre avec une troublante modernité la manière dont les blessures de l’enfance peuvent influencer durablement la santé physique et mentale. Chez Medipodcast®©, on aime la médecine, la science, mais aussi les histoires qui permettent de considérer l’humain dans sa globalité. Plus qu’une biographie, l’histoire de Norma Jeane invite les médecins à porter un regard renouvelé sur les symptômes de leurs patients…
Derrière Marilyn, il y avait d’abord Norma Jeane
Le 5 août 1962, le monde apprend la disparition de Marilyn Monroe. Elle n’a alors que 36 ans. Depuis plus de soixante ans, les images se succèdent, la robe blanche soulevée par la bouche de métro, le sourire irrésistible, les studios hollywoodiens, les mariages avec Joe DiMaggio, puis Arthur Miller les nombreuses rumeurs, les médicaments, la solitude.
Pourtant, avant Marilyn, il y eu Norma Jeane Mortenson, née le 1er juin 1926 à Los Angeles. Une enfant dont l’histoire personnelle, longtemps reléguée au second plan derrière le mythe, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière au regard des connaissances contemporaines en neurosciences, en psychiatrie développementale et en médecine préventive.
Son père est absent, son identité restera longtemps incertaine. Sa mère, Gladys Baker, souffre de troubles psychiatriques sévères qui conduisent à plusieurs hospitalisations. Très tôt, Norma Jeane est confiée à une première famille d’accueil, puis à une autre, puis ensuite à un orphelinat, avant d’être recueillie par des proches. Les déménagements se succèdent, les repères disparaissent, les liens affectifs se rompent.
Les historiens estiment qu’elle connaîtra, durant son enfance et son adolescence, une dizaine de foyers différents.
À cela s’ajoutent plusieurs épisodes de violences sexuelles qu’elle évoquera plus tard, avec une sincérité parfois bouleversante, même si certains détails demeurent discutés par les biographes. Quelles qu’en soient les circonstances exactes, l’existence de traumatismes précoces fait aujourd’hui largement consensus.
À seize ans, son mariage avec James Dougherty n’est pas tant une histoire d’amour qu’une solution administrative, sa famille d’accueil déménage, et la législation de l’époque ne lui offre guère d’autre alternative que le retour à l’orphelinat.
Cette succession d’événements, qui pourrait aujourd’hui être résumée en quelques lignes d’une biographie, constitue en réalité une accumulation exceptionnelle de facteurs de risque développementaux.
À l’époque, la médecine ne dispose d’aucun concept permettant de les relier entre eux, mais aujourd’hui, elle en possède un.
Lorsque l’enfance s’inscrit dans le corps
En 1998, une publication devenue historique bouleverse la compréhension des déterminants de la santé. Dirigée par le Dr Vincent Felitti, en collaboration avec le « Centers for Disease Control and Prevention (CDC) », la célèbre étude « Adverse Childhood Experiences (ACE) » démontre qu’il existe une relation entre les traumatismes vécus durant l’enfance et la survenue, plusieurs décennies plus tard, de nombreuses maladies chroniques.
L’idée est aussi simple que révolutionnaire, les expériences précoces ne façonnent pas seulement la personnalité, mais elles influencent aussi la biologie.
Les dix catégories d’ACE incluent notamment les violences physiques, psychologiques ou sexuelles, les négligences, les séparations parentales, les addictions familiales, les maladies psychiatriques d’un parent, les violences conjugales ou encore l’incarcération d’un proche.
Plus le score ACE augmente, plus augmentent les risques de dépression, d’anxiété, de conduites addictives, de suicide, mais aussi d’obésité, de diabète de type 2, d’hypertension artérielle, de maladies cardiovasculaires, de BPCO ou de certains cancers.
L’étude originale, portant sur plus de 17 000 participants, a profondément modifié notre manière de comprendre la santé à l’âge adulte. Depuis, plusieurs centaines de travaux scientifiques, menés sur différents continents, sont venus confirmer ces observations.
Relire aujourd’hui l’enfance de Norma Jeane à travers cette grille de lecture est saisissant.
Sans prétendre établir un diagnostic rétrospectif, démarche scientifiquement impossible et éthiquement discutable, force est de constater qu’elle cumulait un nombre élevé d’expériences défavorables, telles que père absent, mère souffrant d’une maladie psychiatrique, placements répétés, instabilité affective, précarité relationnelle et probables violences sexuelles.
Autrement dit, une enfance qui, selon les connaissances actuelles, aurait justifié une vigilance clinique particulière et un accompagnement psychologique précoce.
La question qui se pose alors n’est plus de savoir pourquoi Marilyn Monroe est devenue fragile, mais elle est peut-être de comprendre comment, malgré un tel départ dans la vie, Norma Jeane est parvenue à devenir Marilyn.
La suite de cet article sera publié dans votre Sunday de la semaine prochaine.
Références et sources :
- Felitti VJ, Anda RF et al. (1998) Relationship of Childhood Abuse and Household Dysfunction to Many of the Leading Causes of Death in Adults: : The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American Journal of Preventive Medicine, 1998. Résumé officiel sur PubMed . Article publié dans American Journal of Preventive Medicine (ScienceDirect)
- Centers for Disease Control and Prevention (CDC). About Adverse Childhood Experiences (ACEs)
- Hughes K. et al. The effect of multiple adverse childhood experiences on health: a systematic review and meta-analysis. The Lancet Public Health, 2017.
- Burke Harris N. The Deepest Well. Houghton Mifflin Harcourt, 2018. TED MED “ How childhood trauma affects health across a lifetime ”
- Bruce D. Perry & Maia Szalavitz (2007), “ The Boy Who Was Raised as a Dog ”.
- Bessel van der Kolk (2014), “ The Body Keeps the Score”.







